La pédagogie de l’expérimentation pour le vivre-ensemble

Une des originalités de la FÈVE est de s’appuyer sur une pédagogie active de l’expérimentation. A travers le travail sur soi, des mises en situation et l’immersion communautaire, cette démarche de formation permet aux savoirs et savoir-faire de s’incarner dans un véritable savoir-être avec les autres.

En matière d’apprentissage du vivre-ensemble, il y a deux principaux écueils. Celui de penser que vivre ensemble ne s’apprend pas, que c’est intuitif,, et celui de réduire cet apprentissage à des concepts (par ex. le schéma victime-bourreau-sauveur), pratiques (comme « parler en je ») ou techniques (la prise de décisions par consentement) qu’il suffirait d’appliquer comme des recettes de cuisine. La théorie peut avoir son rôle dans l’apprentissage, mais comment arriver à l’incarner vraiment ?

De l’incantation à l’incarnation

Entre ces deux écueils, et à l’opposé des discours sur le « vivre-ensemble » qui sonnent dans la bouche des politiques comme des incantations creuses, la FÈVE défend une pédagogie de l’expérimentation, voire de l’incarnation. En effet, l’enjeu du vivre-ensemble est de digérer des savoirs et savoir-faire, pour arriver à un véritable savoir-être.

Les savoirs relèvent essentiellement de la psychologie et de la sociologie : connaître les enjeux de l’interculturalité, les mécanismes de construction de la personnalité, les schémas habituels de reproduction de la violence, les fonctionnements universels d’un groupe, pour mieux se comprendre et comprendre les autres…

Les savoir-faire rassemblent toutes les pratiques de groupe et personnelles qui aident au fonctionnement d’un collectif et à faire entrer en soi des réflexes de communication, d’animation, de relation à l’autre et de coopération plus riches et harmonieux.

Le savoir-être, quant à lui, est la descente de cette posture dans le cœur. Il implique une attitude profonde d’empathie vis-à-vis des personnes et de détachement vis-à-vis d’une situation. Il découle d’une pacification intérieure grâce au travail sur soi et à l’accueil avec confiance des aléas de la vie de groupe. C’est un cheminement pour chacun-e, un processus vers un idéal de non-violence, qui ne finit jamais. Comment tenter de s’en rapprocher ?

Mises en situation

Dans les temps de formation, les intervenant-e-s FÈVE utilisent plusieurs méthodes s’appuyant sur l’expérience de l’apprenant-e. Ils peuvent utiliser par exemple des situations vécues par les apprenant-e-s en les analysant à partir d’un effort de restitution émotionnelle : « quand il m’est arrivé cela, qu’est-ce que j’ai ressenti ? Quelles ont été mes réactions ? Cette situation m’en rappelle-t-elle une autre ?… ». Cela se fait en travail personnel ou en binôme grâce à l’appui de l’écoute active et de la reformulation. La remémoration facilite ainsi la compréhension de ce qui se joue dans les réactions de l’apprenant-e, et de comment il peut réorienter ses mécanismes de défense dans une relation plus constructive à l’autre et à lui-même.

Une des spécialités de la FÈVE est l’utilisation de méthodes de mises en situation. Cela va de choses très simples, comme l’exercice de se laisser tomber en arrière à l’aveugle en faisant confiance à celui qui nous retient, jusqu’à des expériences fondatrices pouvant durer plusieurs heures. Les exercices de mise en situation impliquent directement les apprenant-e-s avec de vrais enjeux, en leur donnant un objectif à atteindre qui soit suffisamment motivant pour eux. Par exemple, expérimenter une prise de décision par consentement dans l’objectif de préparer une journée de sortie du groupe aura de l’intérêt si cette sortie a véritablement lieu avec les personnes et les données de l’exercice.

Beaucoup de jeux coopératifs travaillent sur la place des personnes dans un espace, leur positionnement par rapport au groupe, les phénomènes de mimétisme, de leadership ou d’exclusion pour permettre à chacun-e de comprendre ses réflexes dans un groupe, et ceux des autres. Dans ce type d’exercice coopératif, l’intérêt du participant est capté par l’objectif du jeu, ce qui permet à ses mécanismes d’émerger aussi naturellement que dans une situation habituelle hors de l’apprentissage.

Le vivre-ensemble implique d’apprendre, petit à petit, à repérer jusqu’aux petites choses qui, dans mes interactions quotidiennes, me font réagir particulièrement, pour me réajuster le cas échéant, par exemple éviter que la colère n’explose au mauvais moment, ou oser s’exprimer face à un type de personne qui m’intimide systématiquement. Bref, vivre plus en conscience avec soi-même et les autres.

Immersion communautaire

En-dehors des formations à proprement parler, la « FÈVE longue » propose dans son processus pédagogique une expérimentation communautaire2. En s’immergeant dans la vie de la communauté de St-Antoine, l’apprenant-e se met en situation réelle d’interaction relationnelle dans le cadre du travail, de réunions ou de toute autre activité. Il/elle expérimente ainsi son rapport aux règles, au rythme de vie collectif, aux responsabilités, à l’interculturel et peut observer sa réaction face à la frustration, à l’incompréhension, au conflit… avec une intensité forte du fait de l’exigence particulière d’une vie communautaire 24h/24 avec plusieurs dizaines de personnes vivant dans un même bâtiment, partageant non seulement le travail, mais aussi repas, activités culturelles, partages et fêtes…

Mais il/elle a surtout l’avantage de pouvoir analyser en continu ses expérimentations grâce à la culture partagée. Aborder facilement son vécu au fur et à mesure avec les autres, grâce à un langage et une grille d’analyse communs, favorise le décryptage des situations problématiques. Les autres sont notre miroir : l’engagement au travail sur soi et à la résolution des conflits amène à s’interpeller avec bienveillance sur nos façons de réagir, à exprimer en direct pourquoi nous sommes en colère sans reporter notre agressivité sur celui/celle qui la déclenche, à nous entraîner à la parole vraie et au pardon… La « FÈVE longue » permet à chaque fèveur-se de faire le lien entre ce qu’il/elle vit quotidiennement et ses apprentissage plus théoriques.

Un savoir-être à transmettre

N’est-ce pas un peu facile d’expérimenter le vivre-ensemble dans un « milieu protégé » comme celui d’une communauté « non-violente » ? Oui et non.

Oui, car c’est vrai que cette culture, bien installée dans les habitudes de la maison, quoique totalement imparfaite et en évolution, facilite dans un premier temps la mise en confiance dans les relations. Expérimenter le rituel de réconciliation, par exemple, entraîne à essayer de dire et recevoir les choses amères sans blesser ni être blessé-e. Petit à petit, cela crée des habitudes dans le dialogue qui peuvent désamorcer beaucoup de « couacs » même avec des personnes qui n’ont pas appris cette posture.

Pour autant, une communauté non-violente n’est pas exempte de violence – loin de là ! Au contraire : c’est une direction prise collectivement justement parce que, dans le contexte intense des frictions de la vie communautaire, la violence – une des choses humaines les mieux partagées au monde – guette à tous les coins de couloir. Et chacun-e, quelle que soit sa bonne volonté, garde suffisamment de talons d’Achille et de blessures mal soignées pour donner l’occasion à la violence de s’exprimer.

C’est un défi d’appliquer en dehors de la communauté les mêmes principes du vivre-ensemble avec des personnes peu familiarisées avec le développement personnel, la C.N.V ou la sociocratie. Cela demande humilité, patience et empathie, en adaptant en continu son langage et ses outils, chacun-e avec ses propres limites et tâtonnements. Mais l’expérience d’une vie intense, régulée globalement correctement grâce à cet idéal de savoir-être, donne de l’assurance et de la confiance dans le rayonnement ailleurs du Vivre-ensemble qui est à la fois une philosophie, une culture, une posture et une espérance universelle.

Article publié dans Les Nouvelles de l’Arche, août 2016, M. Audion

2 Elle va de quelques heures pour les sessions courtes, à 11 mois de stage communautaire à l’Arche de St-Antoine.