Violence et souffrance dans un groupe

Article par Margalida Reus

Janvier 2022 publié dans Passerelles Eco N°78

Les groupes qui vivent et partagent ensemble, les collectif ou les communautés, sont des lieux privilégiés ou vivre la fraternité humaine et mettre à l’œuvre une autre façon de vivre et d’agir ensemble. Ce sont des lieux de transformation et de croissance personnelle, d’expérimentation d’une société qui cherche le bien commun.

Comment alors ces groupes, collectifs ou communautés peuvent devenir des lieux de souffrance et violence ?

Comment une communauté, qui est appelée à être un lieu de construction, peut devenir un lieu de destruction, un lieu dangereux pour la personne?

Je me suis rendu compte que cet aspect de la vie communautaire était très peu connu. J’ai parlé avec beaucoup de personnes qui vivent des souffrances dans leurs collectifs et qui ne savent pas très bien comment s’en sortir. Ils/elles ont souvent du mal à identifier ce qui ne va pas, n’arrivent pas à discerner si c’est à cause d’eux ou à cause du fonctionnement du groupe, se sentent culpabilisés ou en colère, souvent dans une grande confusion…

Et tout cela malgré les outils si connus que nous avons aujourd’hui : la CNV, la gestion positive des conflits, la gouvernance partagée et tant d’autres.

Alors, j’ai essayé de regarder ce sujet à partir de mon expérience de presque 40 ans de vie communautaire dans une communauté qui a choisi la non-violence comme axe de vie et qui, malgré cela, a fait des nombreuses erreurs qui ont provoqué des souffrances, mais qui nous ont permis d’apprendre, de tirer des leçons d’un vécu.

Je propose deux angles d’exploration complémentaires :

  • La violence possible du groupe vers la personne
  • La violence possible de la personne vers le groupe

La violence du groupe vers la personne

La plupart des fois, la violence du groupe envers la personne est faite de façon inconsciente. Nous avons peu de connaissances de la vie en groupe. C’est souvent comme la vie en couple : on peut croire que l’amour suffit mais cela n’est pas le cas. De même, on pourrait croire que notre désir de construire quelque chose de beau et fort ensemble peut suffire pour que le groupe marche bien, mais ce n’est pas le cas non plus. Pratiquement tous les collectifs ou communautés font des erreurs dans leur vivre ensemble et ce n’est pas forcement grave. L’important c’est d’en prendre conscience et de mettre en place le chemin pour en sortir. Au même temps, ne tombons pas dans l’attente d’un groupe parfait, la perfection n’existe que dans notre imagination, et souvent cette recherche du « parfait » est la plus grande violence qu’un groupe ou une personne puissent se faire à soi-même.

Voici quelques points qu’à mon avis doivent nous alerter :

  • Quand les besoins des personnes ne sont pas respectés
  • Besoins du corps : nourriture saine, soins de santé, espace, une certaine intimité, un respect corporel, en somme. Un des distinctifs des sectes c’est qu’on y mange mal et qu’on y dort pas assez. Ne pas reconnaître les besoins du corps est une grande violence.

Besoin du respect des limites humaines : besoin de repos, de temps de sabbat, besoin de s’arrêter de temps en temps sans culpabiliser. Droit à être malade, à être convalescent, droit à être fatigué, droit à vivre les différentes étapes de la vie ; jeunesse, maternité, maturité, vieillesse, etc. avec tout ce que cela comporte.

Besoin de pouvoir gérer le « trop » : beaucoup de communautaires vivent au quotidien la culpabilité de ne pas pouvoir répondre à l’immense demande et cette culpabilité peut-être mortifère et rendre malade.

  • Besoins relatifs à l’âme (en tant que psyché) : une certaine nourriture culturelle, liens sociaux et surtout relationnels.

Beaucoup de violences dans la vie collective se situent au niveau de la relation. La vie ensemble, qui est confrontation avec les autres, demande une compréhension de son propre vécu, autrement on peut entrer dans la dévalorisation et la culpabilisation. La structure communautaire doit permettre ce travail psychologique, presque inévitable quand on vit en cté., dans un esprit de bienveuillance et sans jugements.

  • Besoins spirituels : La vie communautaire doit nourrir aussi notre dimension spirituelle, sinon, nous nous desséchons. Le groupe doit veiller à l’ouverture nécessaire pour que chacun trouve sa pratique spirituelle, en acceptant les différences et sans jugements.
  • La personne passe avant les idées et les idéaux. Une communauté qui ne pratique pas cette maxime met ses membres dans une situation de danger, qui peut provoquer des situations de souffrance et de violence très importantes. Ce qui ne vaut pas dire mettre en cause les idéaux communs mais ne pas chercher que chacun les vive de la même façon ou dans un absolu.
  • La confusion, le manque d’un cadre clair mais pas rigide

Pour que la personne se sente libre et en sécurité dans un groupe ou collectif, il est nécessaire que le cadre commun soit le plus clair possible : la gouvernance, l’économie, le rythme du travail, comment on rentre dans le groupe et comment on sort (sans oublier de marquer les comportements inacceptables pour le groupe), les règles communes, etc

Mais le cadre doit pouvoir bouger avec les personnes, il ne peut pas être rigide, il doit pouvoir être mis en question quand il semble qu’il n’est plus adapté.

  • Quand le groupe impose une pensée et refuse la différence

Le danger de « la pensée unique », quand on demande (même si c’est façon implicite) à la personne d’entrer dans un certain « model » (que ce soit de pensée ou même de façon de s’habiller ou de manger). Faire très attention aux dérives sectaires que tout groupe porte en soi.Quand un groupe a la seule vérité et dénigre la vérité des autres, quand il a le « syndrome du peuple élu ». Quand le groupe s’enferme trop sur soi.

  • Quand le groupe ne veille pas à donner une place à chaque personne, en tenant compte de ses désirs et de ses compétences

Un groupe qui n’est pas capable d’accueillir les désirs et les compétences des personnes, risque de les détruire peu à peu. Ce qui ne veut pas dire donner tout de suite à chacun la place qu’il veut. Il y a une tension permanente entre les besoins communautaires et les besoins des personnes et cette tension peut être très riche et porteuse de créativité si nous l’accueillons comme faisant partie de notre vie collective et si nous nous faisons confiance pour la résoudre.

  • Le manque de la circulation de la parole et de l’information

Si dans le groupe il n’y a pas des espaces libres de circulation de la parole, cela peut être extrêmement dangereux. Et s’il y a seulement la parole d’un ou de peux qui circule, encore plus. Se doter de ces espaces de parole libre, donne des garanties pour prévenir la violence groupale.

De même, l’information doit circuler pour tous et non pas être dans les mains de certains.

  • Quand le groupe ne permet pas l’expression des émotions

Par ex. interdiction de se mettre en colère. Ou de montrer sa tristesse, ou de devoir cacher les moments de dépression que chaque être humain vit. Ne pas être obligés à mettre un masque, pouvoir montrer ce qu’on sent et ce qu’on est en vérité. Un groupe qui a peur des émotions paralyse de façon perverse les émotions des personnes qui doivent alors trouver un autre moyen d’expression, ce qui passe souvent par la somatisation et les maladies.

  • Quand le groupe empêche les personnes d’évoluer.

Une communauté doit permettre le chemin de croissance, de devenir.

Autrement elle exerce la plus grande violence : elle maintien dans un état d’immobilisme, de stérilité, de non-fruit, alors que pour être heureux et trouver du sens à notre vie, nous devons devenir « féconds », pouvoir transmettre la vie autour de nous, pour être des porteuses et porteurs de vie. Je crois que la plus grande violence qu’une communauté peut exercer c’est d’empêcher que le devenir de la personne se développe.

  • Quand le groupe refuse d’évoluer. Le poids de l’expérience, de la tradition empêchent l’accueil du nouveau.

En parallèle au point antérieur, un groupe peut être très violent quand il refuse le mouvement de la vie, qui est changement. La vie en communauté ou en collectif n’a de sens que si elle est au service de son temps. Et pour que ce service soit valable, il faut accepter de se questionner et répondre à un monde qui change constamment. Est-ce que la réponse que le groupe donne est toujours au service ? Si le groupe ne fait pas cela, il perd a direction et son sens.

  • Le manque de « soin ». Quand le groupe ne voit pas la souffrance d’un individu

Quand il n’y a pas une attitude du « soin » les uns envers les autres ni envers la personne communautaire. Alors la dureté relationnelle s’installe et les personnes commencent à souffrit, la vie commune perd en qualité et peu donner la place à une violence relationnelle quotidienne.

Etc, etc Nous pourrions continuer encore un peu, mais il me semble que le plus important c’est de prendre conscience de la tension permanente et naturelle qui existe toujours entre un groupe et une personne. Nous pouvons essayer d’y travailler et d’en être conscients, mais nous n’arriverons pas à la faire disparaitre.

La violence de la personne envers le groupe

Nous ne sommes pas toujours conscients du pouvoir qu’une personne, leader ou pas, peut avoir sur un groupe. Dans ma communauté, nous disons qu’il existe une « personne communautaire » qui peut être blessée par mes comportements. Par exemple, si je suis dans une période négativiste, où je juge tout en noir. Ou bien, si je m’implique peu. Ou bien si je critique tout, … Nous pouvons tous et toutes vivre des périodes comme ça, et quelque part c’est notre droit d’exprimer ce que nous sentons. Mais quand un comportement de cette sorte s’installe dans une personne et qu’elle ne le met pas en question, cela peut devenir blessant et violent pour le groupe.

Voici rapidement quelques comportements qui devraient nous alerter :

  • La violence de celui ou celle qui ne se met jamais en question

La personne qui ne peut pas accueillir ses erreurs ou ses manques et qui, de ce fait, les fait peser sur les autres, ne peut pas vivre dans un groupe ou communauté. Le « vivre ensemble » implique l’acceptation de ma part dans les conflits ou difficultés. Les personnes qui en sont incapables peuvent mettre les autres en danger (attention au manipulateurs ou au pervers narcissique, très destructeur dans un groupe)

  • La personne qui culpabilise les autres (le jeu de la victime)

La personne qui se positionnera toujours en victime et qui fera de nous des bourreaux

  • La lucidité meurtrière

La personne qui a une grande intelligence émotionnelle et qui l’utilise pour prendre le pouvoir sur les autres

  • La parole non fiable, le non-respect des engagements

La vie en collectif est fondée sur l’interdépendance, sur le respect de notre parole et de nos engagements mutuels. Par exemple, si je m’engage à faire la cuisine et que le jour dit je n’apparais pas, c’est une grande violence que je fais au groupe ; En retour, il peut perdre petit à petit la confiance en moi si ce comportement se répète.

Et aussi :

  • La personne qui parle toujours en dernier qui casse les décisions prises
  • La critique permanente non constructive
  • L’abus de pouvoir dans nos responsabilités
  • Des tensions personnelles non résolues par la personne qui explosent dans les réunions
  • Le non-respect du cadre posé ensemble
  • La personne qui fait passer son intérêt ou sa vision des choses avant celui du groupe de façon systématique

Etc, etc.

Nous voyons donc que nous avons tous une responsabilité et un pouvoir envers le collectif. Un groupe, un collectif, une communauté, sont formés de personnes et ce sont elles, avant les idées et les principes, qui vont faire vivre (ou pas ) le groupe, qui vont le faire rayonner, lui donner de la crédibilité.

Quand nous choisissons de vivre en communauté, nous choisissons d’avancer ensemble, de nous faire confiance pour nous transformer ensemble et transformer ainsi le monde. Nous avons la responsabilité que nous collectifs soient des espaces de vie habités par des vivants. C’est le pouvoir qui nous est donné par la forme de vie que nous avons choisi : celui de rendre vivante la fraternité humaine, celui de rappeler que les humains ne peuvent avancer qu’ensemble.

Pour creuser cette question, la Fève et Margalida Reus vous propose le stage « Reconnaître la violence dans mon groupe : Violences du groupe envers la personne de la personne envers le groupe » du 1er au 3 avril 2022 à l’Arche de Saint-Antoine.